Lorsque la technique ne remplace pas l'émotion :
Il y a trop des gens qui disent "... oui, c'est trop facile, avec la technique, la lumière, on peut tout faire..." Ce n'est pas vrai.
C'est que justement si la personne qui est en avant de la scène n'a pas de force, n'a pas de personnalité, n'a pas d'impact, elle se laisse effectivement écrasé par la machinerie.
Ça veut dire que là ce que je dis c'est très simple : c'est plus facile de chanter tout seul sur une scène avec un projecteur et d'affronter le public que de le faire avec tout un système technique. Parce qu'on est très vite dépassé par la technique si on ne se surveille pas.
Si je me mets au piano, demain, à un concert, tout seul... et tu as vu le concert, je fais "Lipstick Polychrome" à la guitare et ça marche du tonnerre parce que les gens aiment ces moments d'intimité.
Et c'est vrai que c'est plus facile quand on est tout de posséder le public. En plus, il y a un phénomène de possession qui moi me déplaît justement.
Ce n'est pas le but de l'affaire. Le but de l'affaire, c'est tout ce qui se passe sur scène et pas que moi.
Ce n'est pas de la fausse modestie.
C'est là qu'est la force, s'il y en a une, c'est d'arriver avec tout ce monde autour, toute cette machinerie, de rester existant et de ne pas être quelqu'un de transparent
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Naissance d'une conscience et d'une passion :
Je me suis mis à la musique tard, en fait. Je me suis mis à la musique à 16-17 ans.
Parce que justement, il y avait eu à cette époque là Mai 68, la fameuse révolution avortée. Comme j'y avais été mêlé de près, en tout cas dans mon coin, j'ai été déçu en voyant arriver les soi-disant "révolutionnaires" qui venaient nous tenir finalement le même genre de discours que les hommes politiques de l'époque.
Et puis finalement quand on les voyaient arriver, on entendait que des conneries. Ça m'a complètement démobilisé et j'ai eu un petit peu le dégoût de tout.
Dès que je sens une structure se resserrer autour de moi, qu'elle soit politique, religieuse, syndicale, même je dirais familiale, je fuis. Je fuis en avant. Mais je fuis parce je ne veux pas être prisonnier de quoi que ce soit. Je ne veux pas être représentant de quelque chose.
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Je me suis barré à la suite d'une punition. J'étais en classe d'étude. J'ai du faire une connerie ou je n'ai pas du en faire.
J'ai eu une punition, à ce moment là, qui était la punition la plus dure de l'école. On m'avait envoyé au "téléphone". Ca fait rire comme ça mais le "téléphone" était une toute petite pièce, vitrée, dans laquelle on t'enferme, le temps qu'il faut. On te donne des lignes à faire, à copier.
Quand les autres gosses vont se coucher le soir au dortoir, ils passent devant cette cabine et te font bonjour. Et toi tu es obligé de rester là sans dormir.
Et comme je connaissais cette punition, je suis sorti avec mon pupitre et je devais partir avec mon pupitre. Je suis sorti du collège et puis tout d'un coup, ça m'a pris comme une lubie.
J'ai posé le truc dans les escaliers et puis je me suis barré. Je suis sorti par derrière. J'ai traversé un champs de blé. Je me suis retrouvé dans un camp militaire, sans faire exprès toujours.
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Et puis, finalement, il y a un gars, un grand, ce que l'on appelait un grand de l'école, qui m'a trouvé, qui était lui un externe. Il m'a dit que quand même, je devais rentrer. Alors il m'a déposé à l'école et à ce moment là, j'ai à nouveau pris peur.
Je me suis rebarré et je me suis retrouvé dans la chambre d'un pion qui s'appelait Régis Legrantéric, je me rappelle, et je me suis foutu sous le lit. Il n'était pas là puisqu'il était parti à ma recherche. Pleins de gens ne savaient pas que j'étais rentré.
Ca paraît très romanesque mais c'est pourtant l'exact vérité mais je crois que que c'est ce jour là que j'ai décidé de faire de la musique, sans le savoir. Parce que c'est pour la première fois, à ce moment là, que j'ai entendu les Beatles. C'était en 62-63. Et c'était "She loves you". Le transistor était resté allumé.
Et je crois que c'est comme ça que ma vie a commencée. Ensuite, j'ai eu un accueil royal et pour la première fois de ma vie, j'ai eu le droit de manger au réfectoire des professeurs.
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Je me suis mis, pour gagner ma vie, à faire des orchestres de bals. On faisait la partie rock de l'orchestre de bal avec trois copains. Et puis les quatre papys qu'il y avait avec nous faisaient les pasos doble et tous ces trucs là, les valses et les tangos.
Après, je crois que dans la vie, c'est un problème de choix, un problème d'ambition. Je ne dis pas d'ambition ou de richesse ou de quoi que ce soit, c'est l'ambition de ne pas s'ennuyer.
C'est ce qui m'a toujours motivé le plus. Je me suis dit, quitte à faire de la musique, autant faire que de la musique rock, celle que j'aime. Donc on a quitté l'orchestre de bal.
C'est comme quelqu'un qui rentre scribouillard dans une banque. Il y en a qui le reste toute leur vie, ce qui n'est absolument pas blâmable d'ailleurs, et puis d'autres qui se disent, puisque je suis là, au lieu de m'emmerder, je vais essayer d'avancer un peu.
Et puis, de là, j'ai fait des groupes de rock en province, puis des groupes de rock à Paris. Et puis, comme à l'époque les groupes de rock ce n'était pas franchement soutenu par la presse française, et bien, ma foi, on a été obligés d'abandonner en cours de route pour des raisons de vie, de pain, de viande et de bifteck. C'est clair.
Je me suis mis à mon compte. J'ai appris le métier pendant deux ans, dans les studios français, en observant les autres. Et puis après, c'est devenu ce que s'est devenu.
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Il y a un adage qu'on trouve ridicule qui dit que l'argent ne fait pas le bonheur. Je crois que c'est vrai.
Par contre, ce qu'il ne faut pas nier, c'est je crois que l'argent est le plus bel anesthésique qu'il existe pour le malheur. Mais ça reste un anesthésique et c'est aléatoire. Je fais partie des privilégiés qui ont de l'argent à dépenser pour faire plaisir aux autres.
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Daniel Balavoine tient un panneau portant l'inscription "Voix sans issue" :
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Ça voudrait dire qu'en fait, pour être bien reçu dans la musique rock en France, il faudrait de préférence chanter avec une voix rauque, si ce n'est une voix "rock". Et de préférence mal, si c'est possible, ça peut aider aussi. Un peu faux, ça ne gêne pas. De préférence, faire des poids et des haltères régulièrement pour avoir l'air vrai. Et en plus, se mettre une tenue de Zorro avec une belle japonaise et avec des clous partout pour faire vrai, pour avoir le look, comme on dit.
Pauvre Elton John, s'il avait fallu qu'il fasse tout ça au départ, pour qu'on le prenne au sérieux. Où est-ce que serait son talent aujourd'hui ?
Cela ne veut pas dire que je me prends pour Elton John mais faut arrêter tous ces trucs là.
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Peut-être qu'à 40 ans je vais faire ma mue !! Non, non, à 40 ans j'aurais arrêté si c'est ça que tu veux savoir. Il y aura longtemps. J'espère que tout le blé dont on a parlé, j'en aurais tellement accumulé dans mes poches que je n'aurais plus besoin de ne rien foutre à ce moment là. C'est ceux qui ça en a fait gagné entre temps qui le regretteront peut-être que je m'arrête, d'ailleurs.
Non, non, "...sans issue...", je n'en sais rien, je m'en fous.
Ce n'est pas à ça que je pense.
Ce que je suis content de faire en ce moment, c'est de parler avec toi. Ce que je ferai à 40 ans, je n'en ai rien à cirer. Ce n'est absolument pas mon problème. C'est la vie qui compte. La seule vie dont on est sûr, c'est celle que l'on est entrain de vivre.
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Il n'y a pas de raison que j'ai une angoisse vis à vis du public parce que, si jamais ça ne marche pas avec le public, j'ai le nom du coupable. Je n'ai pas à chercher, c'est moi. Quand ça marche pas avec les gens, c'est secoué, c'est secoué. C'est comme ça.
Plus on touche un grand nombre de gens, plus on est populaire et c'est sain. C'est le métier que l'on fait. C'est comme ça et c'est bien. Évidemment, en France, ça a une connotation péjorative. Le chanteur populaire, c'est celui qui fait des chansons pour le peuple, comme si c'était quelque chose de très laid.
D'abord, je fais des chansons pour moi. Je fais de la musique que j'aime, avec des gens que j'aime. Je ne pourrais pas faire cette musique d'ailleurs sans les gens que j'aime.
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Mais il est bien évident que la condition sine qua non pour faire de la musique
et continuer à en faire longtemps, c'est de la vendre. Parce que se regarder dans la glace le matin et chanter des chansons à soi, ça n'a rien d'intéressant. Et c'est là qu'est le véritable nombrilisme d'ailleurs. Le fait de s'ouvrir à l'extérieur et de vendre beaucoup de disques, le public ne nous laisse plus le temps de nous regarder dans la glace et c'est ça qui est intéressant.
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Non, je ne dis pas que les paroles n'ont aucune importance. Non, non, je ne fis pas ça sinon, je n'en mettrais pas. Je ne dis pas ça.
Elles ont de l'importance. Ce que je dis c'est que je ne prends pas pour un poète et que ça c'est vachement important.
Ca veut dire que je n'ai pas l'ambition d'être quelqu'un. Je n'ai pas envie d'être Léo Ferré ou Jacques Brel. Je m'en fous complétement.
Ce qui m'intéresse dans les paroles, c'est de dire le plus clairement possible ce que j'ai envie de dire. Donc, je ne peux pas dire que ce n'est pas important, c'est indispensable. Mais de là à se gratter le ventre ou le creux de la tête pour faire bien, ça ne me passionne pas.
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Poisson dans la cage :
Comme certains chanteurs qui se droguent et qui en meurent ou quoique ce soit. Je crois que la drogue est un sujet difficile. J'ai des opinions dessus et je ne suis pas obligé de les faire connaître. Je le fais quand je fais mon métier.
Ce que je peux dire, comme je le dis sur scène, je crois qu'en ce qui me concerne ce qui se fume, ce n'est pas plus grave que ce qui se boit, en général. Ca, je le pense intimement.
Voir en Espagne, où les joints sont autorisés et où ça n'a jamais tué personne. Il faudrait d'abord arriver à mettre dans la tête des gens ou plutôt corriger quelque chose dans la tête des gens, c'est que ce ne sont pas les joints qui entraînent les drogues dures dont on parle... Ce qui entraîne les drogues dures, c'est le malaise, ce sont les problèmes, pas forcèment la faiblesse d'ailleurs, ni la force. Simplement, le malaise profond.
Dans ce cadre là, on peut aussi considérer que la drogue dure ça peut aussi être l'alcool utilisé de manière extrêment abusive, imbécile. De toute façon, je pense du mal de tout ce type d'abus. Mais je pense du bien des choses faites raisonnablement (sourire).
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Liberté d'expression :
Le privilège en question étant à 30 ans d'avoir le droit à la parole. D'avoir la possibilité de s'exprimer où on veut, quand on veut et peut-être pas à ce point là mais en tout cas très souvent. J'estime qu'à mon âge, c'est un privilège que je n'ai pas le droit de refuser parce qu'il y a trop peu de gens qui l'ont.
Bon, maintenant
est-ce que je dois pour autant en profiter pour m'épancher régulièrement ?
Je ne crois pas que ce soit ce que je fais. Ce que je fais c'est que je parle et que je réponds aux questions que l'on me pose. Ce que je dis toujours, si on ne veut pas mon avis sur la guerre ou sur quoi ce ce soit, il suffit de ne pas le demander, c'est très simple.
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Le temps et l'argent ne te donnent pas du génie. En tout cas, si tu as le temps de bien faire les choses, tu peux arriver à avoir des sons beaucoup plus élaborés, beaucoup plus sophistiqués. Et ça aussi c'est une des différences qui m'intéressent. Parce que quand on parle de "variété", de "rock", etc. , ce n'est pas grave. Les catégories ne me gênent pas.
Ce qui me gêne c'est qu'elles portent des significations en elles-mêmes et que, par exemple, c'est vrai que je supporte difficilement que l'on me mette dans la même catégorie que Michel Sardou ou les gens qui sont dans les hit-parades de la "variété française", du music-hall traditionnel français.
Non pas que je trouve ça désagréable et que c'est honteux. Je trouve que ces gens là font très bien leur métier. Je n'ai rien contre Sardou. Il fait bien son boulot sinon ça ne marcherait pas. Mais ça veut dire que je sais que ces gens là ne font pas les disques comme nous on les fait.
Tu parlais tout à l'heure des anglo-saxons. Ce sont ces gens là que l'on aime et on aspire à faire ce genre de travail. Pour faire ce genre de travail, il faut du temps.
Les gens en avance m'ennuient profondément tout comme ceux qui sont en retard. Moi, ceux que j'aime bien ce sont les gens qui sont à l'heure.
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J'aime bien les gens qui assument ce qu'ils aiment.
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Paris-Dakar :
Paris-Dakar alors... qu'est ce qu'il faut que je dise...
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J'ai dit à cette époque là et je maintiens aujourd'hui orgueilleusement que je n'ai pas besoin de ça pour vendre des disques. En plus, si vraiment j'avais besoin de faire un coup fort pour vendre des diques, j'aurais plus vite fait de montrer mon cul sur la Place de l'Etoile que d'aller m'emmerder pendant vingt jours dans le désert, c'est quand même beaucoup plus facile.
Non ?
J'aime les bagnoles, j'aime la vitesse, la course. Je ne dirais même pas l'aventure parce ça fait un peu comique. En tout cas j'aime découvrir des choses que je ne connais pas à travers des choses que j'aime justement.
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Quand on dit par exemple que le bizness est pourri, l'automobile est pourrie, le cinéma est pourri, ce sont des trucs qui me paraissent un peu idiots comme raisonnements. Je crois que toutes ces corporations, si on peut dire, sont des micro-sociétés tout simplement. Le bizness vit sur la mode du monde. Le cinéma vit comme le reste du monde, c'est à dire avec du bon, du mauvais, des cons, des intelligents, des gentils, des méchants, des pauvres, des riches, et puis c'est tout.
Daniel Balavoine
La retranscription complète de l'interview et des détails
de
cette
émission sont disponibles dans le n°19 du fanzine « L'inoubliable »