Dans le désert, une Mitsubishi, portant le numéro
347, conduite par Charles Velez arrive à l'étape « spéciale
» de Gourma-Rharous pour annoncer l'effroyable nouvelle. L'hélicoptère,
tous feux éteints, pris dans un vent de sable, devait voler sans aucun
doute à vue et à très basse altitude, en se guidant sur
les phares des voitures des concurrents quand il s'est crashé. Deux
cent mètres avant le point d'impact, on a retrouvé la trace
du patin droit de l'appareil. Ce qui semble lever la première hypothèse
: l'appareil percutant une dune, et, confirme que l'accident a eu lieu en
terrain plat, selon l'enquête menée sur les lieux du drame par
le père du pilote François-Xavier Bagnoud. L'hélicoptère
se trouvait sans doute "en déséquilibre" brinquebalé
par le vent, avant de s'écraser...
Charles Velez raconte : "J'ai entendu un grand bruit,
et puis plus rien... J'ai trouvé les débris de l'hélico...
Il y avait cinq corps disloqués... je... ". Et aussitôt,
Charles Velez emmène l'équipe de secours jusqu'au kilomètre
11, où se trouvaient le reste de l'appareil avec les cinq occupants.
Daniel Balavoine allait avoir 34 ans au mois de février,
il avait horreur des avions et en prenait de temps à autre en réchignant.
Il disparaît avec Thierrry Sabine, François-Xavier Bagnoud, Jean-Paul
Le Fur. Les organisateurs et les collaborateurs de Sabine ont décidé
de continuer le rallye Paris-Dakar qui s'achéverait le 22 janvier,
en suivant le parcours initialement prévu, selon ses voeux. Dans la
nuit du 14 janvier, le coeur n'y est plus. Mais la course continue.
Le public rend un
dernier hommage (extrait de la biographie
de Philippe Deboissy, Hyperstar 1986, p 93 à 95) et hommage de Jean-Jacques Goldman ;
Philippe Constantin et les paroles de la chanson « Petit homme mort au combat »
(D. Balavoine) ;
Francis Cabrel et les paroles de la chanson « Dormir Debout » (F. Cabrel) ;
Michel Berger et les paroles de la chanson « Evidemment » (M. Berger, F. Gall) ;
Florence Albouker,
les paroles de la chanson « I.E.O. » (Catherine Lara), le premier 45 tours de Lara Fabian « L'Aziza est en pleurs », interview
de Jean Louis Aubert et autres hommages.
Pour un vrai hommage à Daniel Balavoine
Signez notre pétition pour la réalisation d'un
documentaire hommage complet à la Télévision
Le
public rend un dernier hommage (extrait de la biographie de Philippe Deboissy, Hyperstar
1986, p 93 à 95)
Vendredi 17, les corps des victimes ont été rapatriés
en France. Les journées du samedi et du dimanche ont été
consacrées à veiller et à rendre un dernier hommage à
Daniel Balavoine, au funérarium de Suresnes-Nanterre.
Il y eut plus de 6000 personnes. Parmi ses amis et personnalités, on
pouvait voir le chanteur anglais Bob Geldof, Michel Drucker, Michel Berger,
France Gall, Richard Berry, Pascal Rocard, Jean-Jacques Goldman...
Quand le funérarium ferma ses portes à 17h30,
la foule était encore nombreuse, essayant d'approcher une dernière
fois la dépouille du disparu. Les obsèques ont été
célébrées, à Biarritz, en l'église Sainte-Eugénie.
C'est à Biarritz que Daniel Balavoine se retirait pour faire le vide
après une tournée, en compagnie de sa femme Corinne et de son
fils Jérémie.
Daniel Balavoine, le chanteur, restera dans la mémoire
de la musique populaire en France. Mais il restera aussi comme celui qui a
su dire ses quatre vérités aux hommes politiques, à ses
pourfendeurs, à ceux qui contestaient son activisme débordant.
Il avait une voix - celle du chanteur - qui mettait en relief des mélodies,
et des mots, mais il avait aussi une voix, « une grande gueule
» qui s'élevait pour dénoncer les injustices sociales,
les misères dans le monde entier.
Les jeunes se reconnaissaient dans ce personnage au visage
d'éternel adolescent. Ils avaient une sympathie pour ses prises de
position tapageuses, son culot, son irrespect fondamental pour les institutions
stagnantes. Il s'était rangé du côté des aventuriers
: ceux qui entreprenaient le Paris-Dakar, aux côtés de Sabine.
Il adorait les bagnoles, la course; il participa à deux Paris-Dakar.
Il était devenu en l'espace de quelques minutes, le 16 mars 1980, sur
Antenne 2 avec Mitterrand, un chanteur à idées. Il s'était
emporté pour la bonne cause. Et sa dernière action lui a rompu
son : "Pari du Coeur".
Son destin restera dans notre mémoire.
Jean-Jacques Goldman
Confidentiel
Champs-Elysées 1986
Daniel, c'était du talent, des désirs, de l'enthousiasme, de la force, de l'altruisme, de l'honnêteté. Cette personnalité si rare et attachante explique son extraordinaire carrière posthume.
L'histoire est ainsi faite que des Hommes viennent
n'importe quand de n'importe où. Ils sont pharmaciens, linguistes,
curés, artistes, prophètes... Et rien ne les laissait
prévoir, mais ce sont ceux qui créé ces FRACTURES,
ces cassures qui ont fait que le monde a changé.
J'ai dit prophète, je n'ai pas dit "maître
à penser". Ceux-là sont légion. Ils ne font que
parler. Parfois l'Histoire retient leur action, mais ils mettent seulement
en forme l'image ambiante de la modernité.
Bien avant que naisse même l'idée
"d'organisation caritative" (gloire au poète inconnu auteur de
la formule). A fortiori, bien avant que la Charity devienne "Charity
business", un nouvel hobby pour cadres atteints par la limite d'âge.
A contre courant, Balavoine parlait de ces mots
oubliés depuis notre enfance, - oubliés ou obsolètes
et même ridicules - Générosité, Morale, Partage,
Compassion... Un martien, ce Balavoine là ? Non, un Terrien qui
montrait l'Etoile à l'enfant et qui disait: "Tu cherches l'Etoile,
je te la montre du doigt. Regarde l'Etoile, pas mon doigt."
"Je ne suis pas un héros", disait-il aussi.
Paix, tout simplement aux Hommes de Coeur, Respect
aux Grands Petits Hommes - Maurice Herzog, Paul Emile Victor, Alain
Colas, Daniel Balavoine - ...
Ceux qui ne font pas de théories, ceux qui
font que les choses bougent et ne seront plus jamais pareilles. J'ai
peu connu cet homme, mais ce que je sais, c'est que cette Rupture, "L'Aziza"
l'a faite. La Rupture, et bien sûr, la FONDATION d'un discours
non politicien (mais pas apolitique) et mondialiste.
A ceux qui voyaient dans "L'Aziza" un pensum anti-raciste,
il répondait -bravache- que c'était une chanson pro-arabe.
Pas à prendre au pied du mot, pas à
lire entre les lignes comme aiment à le faire les exégètes;
mais à "balancer" à l'emporte pièce. La vie est
trop courte pour que l'on se perde en explications, inutiles, évidentes.
Il n'était pas celui que l'on croyait. Il
était l'homme qui MARCHE DEVANT...
Là où il allait, il avait clairement
fait savoir que personne ne pourrait le suivre. "Puisque là où
il va, nous ne pourrons aller autrement que lui: seuls - comme à
un rendez-vous."
On aurait pu dire il y a dix ans qu'il y avait
là-dedans beaucoup de la lumière sereine de l'Orient.
Disons aujourd'hui, qu'il pensait "SUD/SUD-EST".
"Ou l'on se sépare de lui sur ce terrain
et on en fait un Sage, comme il y en a des milliers, quitte à
lui donner le titre de prince. Ou on le suit, et on est voué
au silence. Car cet homme debout est ce fou qui pensait que l'on peut
goûter à une vie si abondante qu'elle avale la mort."
Qu'est-ce que parler ? RESONNER.
Qu'est-ce qu'aimer ? SAUVER L'AMOUR.
Comment croire et comment ne pas croire ? BALAVOINE.
Petit homme
mort au combat
Etendu noyé de poussière
Un enfant fixe le néant
Le front humide entouré d'un turban
Qui dit que Dieu est grand
Dans son dos mouillé de sueur
On peut voir qu'il n'a pas eu le temps
De comprendre d'où venait la douleur
Qui brise ses tympans
Petit homme mort au combat
Qui a pu guider ses pas
Ivre de prières
Rythmées par le glas
Petit homme mort au combat
Quel dieu a pu vouloir ça
Qui peut être fier
De tant de dégâts
Et en moi
L'étau se ressert
Quand je vois défiler ces enfants
Aveuglés par des hommes aux voeux pervers
Aux hymnes délirants
Au-delà de toutes frontières
Il faut dire à tout esprit naissant
Qu'aucune cause ne vaudra jamais
La mort d'un innocent
Petit homme au combat
Qui a pu guider ses pas
Ivre de prières
Rythmées par le glas
Petit hommme mort au combat
Quel dieu a pu vouloir ça
Qui peut être fier
De tant de dégâts
Devant'ces feux
De haine
De terre
De sang
J'espère un peu
Quand même
Que l'homme comprenne
Que l'enfant ne sait pas
A quoi il consent
J'étais chanteur de bal. Lui, il avait déjà
sorti un album en 1975, "De vous à elle en passant par moi".
Il y avait une chanson "Couleurs d'automne", que j'adorais et que je
chantais dans les soirées. Je ramais parce que ça montait
très haut ! .
Ensuite, il avait fait "Vienne la pluie" en pleine
période de sécheresse - l'été 1976 - que
j'ai mis à mon répertoire. Avant même de le connaître,
je l'aimais bien.
Et quand j'ai fait mon premier album en 1977, la
FNAC, rue de Rennes, organisait des rencontres entre de jeunes chanteurs
et le public. On pouvait inviter quelqu'un. Moi, j'avais dit : "J'aimerais
bien que Daniel Balavoine soit là.". A mon grand étonnement,
il est venu. Il ne m'avait jamais vu ni entendu. Par la suite, on s'est
croisé plusieurs fois, mais toujours trop rapidement. J'aurais
aimais le voir davantage, mais bon...
La fois où nous avons pu nous rencontrer
plus longuement, c'était au Palais des Congrés. Il enregistrait
"Sauver l'amour" au Studio A, et moi, "Photos de voyage", dans celui
du fond. J'avais un mal de gorge fou, et il m'a filé plein de
médicaments qu'il avait dans un mallette à pharmacie.
C'était un grand bavard, nous avons bien rigolé...
Mon admiration pour Daniel Balavoine a connu une
évolution croissante. C'est pourquoi j'ai ressenti le besoin,
dans mon dernier album, de lui dédier une chanson, "Dormir debout".
La façon dont il a disparu subitement et cruellement pour tous
les gens qui l'aimaient, l'énorme trou que ça laisse dans
le paysage musical français, c'est comme si on perdait Jonasz
dans un catastrophe.
Il y a une dizaine de gens comme ça qui
sont primordiaux. Balavoine était l'un des plus représentatifs
de par son don d'invention et les risques qu'il a pris, tant dans son
discours que dans sa musique. C'est comme quand on a perdu Jimi Hendrix
quand j'avais 17 ans. Il te manque quelqu'un... J'imagine ce que Daniel
aurait fait aujourd'hui. Il atteignait sa pleine maturité avec
le temps et la sérénité. tout d'un coup, ça
l'a fauché...
J'aimais ses coups de gueule. Avec lui et Coluche,
les jeunes avaient des mecs qui étaient intelligents, incisifs,
moqueurs, insolents... Depuis qu'ils ont disparu, le discours politique
n'a plus à se méfier de la satire que faisait Coluche,
ni de l'analyse froide et déterminée de Balavoine. C'était
vraiment deux points de feu que les politiciens pouvaient craindre.
Aujourd'hui, ils ont l'âme plus tranquille pour balancer leurs
conneries. Moi, je ne suis pas assez sûr de moi pour les remplacer
en quoi que ce soit.
Quand je suis devant un micro, je n'ai qu'une envie,
c'est de disparaître dans un trou de souris. Renaud, il ne sait
pas trop non plus. Goldman, c'est le mec discret aussi. Il ne reste
plus que des mecs discrets. Alors qu'il faudrait malgré tout,
quelqu'un qui monte au créneau...
Vidéo de la chanson Une minute de silence
avec en duo Daniel Balavoine
& Michel Berger
(ADSL / Cable uniquement)
RMC, 14 janvier 1986
J'ai appris la mort de Daniel d'une façon
très brutale, ici, à RMC, une minute avant le début de l'émission.
Alors pardonnez-moi si j'ai du mal à parler, mais je viens juste
de quitter l'antenne. Et depuis tout ce temps, je n'ai pas eu un seul
moment pour accuser le choc.
Le 16 janvier, Michel Berger complétait son propos
en déclarant dans le quotidien Le Matin :
Daniel avait plein de projets. Il préparait le Palais des Sports pour la rentrée (NDLR : septembre 1986). Il mettait lentement sa machine en route. Tout ce gâchis... Et aussi, il était engagé à fond dans Action écoles, une opération
similaire à celle de Bob Geldof, en Angleterre. Il avançait à grands pas. ..
C'était un garçon dynamique. Il s'était fait des ennemis parce qu'il donnait, justement, des leçons de dynamisme. Il détestait la léthargie.
Moi, je l'avais connu un peu avant Starmania. Tout au début, il chantait le Mur de Berlin. L'histoire d'une ville coupée en deux. J'avais tout de suite aimé ce personnage pragmatique. Et puis plus tard, toujours le même, un Balavoine de plus en plus engagé pour toutes sortes de causes.
Pour toute une génération de chanteurs, Balavoine, c'était une nouvelle façon d'être "un chanteur" .
Je défie quiconque de trouver des raisons inavouables
derrière les actions, les rages, les crises de nerfs de ce chanteur.
Tout simplement Daniel était un aventurier... Il est mort comme
les gens de cette race.
Balavoine mon ami
Télé poche, janvier 1986
Daniel Balavoine n'est plus. Michel Berger, qui était de ses amis, parle de
lui avec sincérité et franchise.
Avant de partir pour l' Afrique à bord de l'hélicoptère de Thierry Sabine où
il devait aider à l'installation de pompes d'irrigations, Daniel Balavoine
disait : «Après ces installations, je vais vivre ma vie d'égoïste pendant
trois jours avec Thierry Sabine, j'ai déjà fait le rallye mais cette fois,
je veux le voir du dessus »... il ne le verra jamais.
Egoïste, non, Daniel ne
l'était pas ! En participant au Rallye Paris-Dakar, il avait découvert l'
Afrique mais aussi le déséquilibre du monde occidental dans lequel il vivait
avec le Tiers monde. Les actions humanitaires lui tenaient beaucoup à coeur,
Il détestait l'injustice et voulait la combattre et la vaincre, C'est pour
cela qu'il avait beaucoup de coups de colère mais aussi beaucoup de coups de
coeur. Daniel avait des défauts formidables qui étaient aussi ses qualités.
C'était quelqu'un de gai qui avait une pêche formidable. Quand je I'ai
rencontré pour monter « Starmania », j'ai tout de suite senti qu'il avait
envie de parler des choses de la vie, de faire quelque chose. Et chanter, c'est déjà faire quelque chose. Daniel, c'était un être généreux,
formidablement généreux. Et c'est, à mon avis, ce qui restera dans l'esprit
de ceux qui l'ont aimé. Je ne sais pas s'il reste réellement un souvenir des
chanteurs. Mais à tous ceux qui l'aimaient et qui ont acheté ses disques,
Daniel laisse des chansons et des textes qui veulent vraiment dire quelque
chose de fort. Sans parler des rapports d'amitié qui nous unissaient, j'ai
l'impression que c'est quelqu'un d'important qui vient de disparaître. Quand
on a un certain âge, il est plus facile de faire croire que l'on est
important. Daniel, malgré ses trente trois ans, était déjà le modèle d'une
façon de vivre et de chanter très particuliers. Cette année, avec son
nouveau disque, il était arrivé à atteindre un épanouissement total en ce
qui concerne les textes. II était heureux car son disque reflétait
complètement cc qu'il avait envie de dire. Daniel avait un style. Son style.
II y avait les "pour" et les "contre".
Michel Berger
France Gall
Evidemment
Y'a comme un goût amer en nous
Comme un goût de poussière dans
tout
Et la colère qui nous suit partout
Y'a des silences qui disent beaucoup
Plus que tous les mots qu'on avoue
Et toutes ces questions qui ne tiennent pas
debout
Pendant de nombreuses années, la romancière
Florence Aboulker a tenu un rôle de conseillère privilégiée
auprès des stars modernes du show-business.
Un jour, dans les choeurs de Patrick Juvet, elle
remarque un garçon plein de tonus, de vitalité et de joie
de vivre, c'est Daniel Balavoine.
Il a 20 ans. Elle l'encourage à se lancer
dans la chanson et parraine ses débuts. Entre eux naît
une amitié vraie qui ne prendra jamais fin.
Tu disais tout le temps : "Dans quelle galère
on s'est encore plongés ? ".
Je me demande si tu n'avais pas inventé
ce mot, la galère.
Notre première grande galère, pour
moi la plus belle, c'était en novembre 1973. Patrick Juvet à
l'Olympia. Nous avions commencé à répéter
en octobre.
Tu te souviens, Daniel ?.
On t'appelait "balle de foin", "balle à
son", "balle d'avoine". Tu étais si jeune, si rondouillard, tu
chantais si fort, si présent, si aigu. Sur le "live" de Juvet,
déjà on entend que toi, le petit choriste.
Dans quelle galère tu nous plonges tous,
Daniel.
Depuis la semaine dernière, il n'y a que
des vagues de souvenirs, de rires, de musique, de studios, à
Londres, à Toulouse, un peu partout.
Des souvenirs de toi, de notre campagne à
Bonfruit, avec un fichu sur la tête, jouant au ping-pong avec
mes deux fils, tes amis.
Inacceptable.
Ta mort ne passe pas. Révoltée, je
la refuse. Cette fois-ci le spectacle ne continue plus. C'est trop,
"c'est too much".
Depuis la semaine dernière, je m'interroge.
Si on tue maintenant ceux qui font du bien aux
autres, que veut dire la vie, cette course à la gloire, cet amour
des projecteurs ? .
Ta mort, Daniel, remet en cause notre vie, nos
disputes, nos chagrins d'amour, tous nos maux que l'on trouve si importants,
et nos rêves aussi, nos étoiles dans les yeux. Depuis la
semaine dernière, les larmes et tous les pourquoi défilent
sans réponse.
Premier souvenir de toi. Ton visage de bébé,
que tu caches sous une masse de cheveux bouclés, où on
ne voit que tes yeux.
Tu ressembles à ces terre-neuve, ces chiens
qui sauvent les marins.
Rien n'était encore bien décidé.
Tu n'étais pas sorti de l'enfance.
Sauf ton caractère. Ton caractère
de grand chien fou, mordant avec tendresse ou rage. Et ton rire. Tu
riais, tu nous faisais rire.
Tu habitais la chambre en bas à gauche de
notre maison de campagne, que tu aimais tant parce que nous vivions
en famille de musique.
On te traitait de galopin. Mais, la nuit, lorsque
Juvet abandonnait enfin son piano, dans la grande salle de musique,
où avec vos amis vous vous amusiez à briser les vitres
des voisins de trop de sons, de trop de notes, tu retrouvais le piano
muet et tu jouais la nuit entière.
Je me souviens de ta toute première chanson.
Elle durait une minute et demie. Elle s'appelait "Elle reprisait mes
chaussettes".
Cette chanson là, tu me l'as dédiée.
Tu t'étais installé chez nous. Entre
nous. Et j'ai l'impression que tu nous avais adopté tout autant
que tu faisais partie de la famille. Et puis ça se confond.
Et les tournées, et les galas, et les chapiteaux
et les "champs de betteraves" comme nous appelions ces endroits où
nous partions chanter.
Ca a duré un an. Peu à peu, Patrick
et toi, vous étiez devenus comme des frères.
Le grand blond et le petit brun. Et puis il y eut
ce jour où, avec Andy Scott, nous t'avons repêché
tout raide de la piscine, après un sauna trop chaud. J'ai eu
peur.
Les présages, les signes. La maison a été
vendue en catastrophe, pour éviter d'autres catastrophes.
Et toi, tu riais, tu faisais des jeux de mots idiots.
Et nous partagions ensemble les caprices de notre star. Tu disais que
quand tu serais star, tu ne ferais pas de caprices.
Tu as tenu parole. Tu bavais une façon bien
à toi de dire des choses vraies, même si elles ne faisaient
pas toujours plaisir.
Et puis, en 1974, il y a eu cet album "Chrysalide".
Tu en as écrit tous les textes avec Juvet. Nous avions décidé
de te donner ta première chance. Cette chance là s'appelait
"Couleurs d'automne".
Il y avait aussi "C'est beau la vie". Les enfants
la chantaient. Tu l'avais voulu ainsi. Déjà : c'est beau
la vie. Mais on ne sait rien entendre, rien écouter, même
si notre métier n'est fait que de mots, d'écoute, de sons.
La vie, tu n'as pas arrêté de la chanter.
Mais si on écoute bien tes chansons, ce que j'ai fait comme des
centaines de milliers de gens, on découvre que derrière
cette soif de vivre, il y a une prescience de la mort : "Je cours, je
me raccroche à la vie".
A Toulouse, aux Studios Condorcet, les poings serrés,
les yeux clos, tu la chantes ta chanson "Couleurs d'automne". J'étais
alors son auditrice. Je deviens son producteur. Nous avons signé
un contrat à vie. Mais déjà "à vie" dans
les contrats, ça n'existe pas. Ta vie à toi commençait
pour de vrai dans le show-biz, la mienne allait prendre fin. J'en avais
assez des nuits sans sommeil, des paillettes, des trahisons et des morts
symboliques. Nous avons pourtant pris le temps ensemble de trouver ton
premier look. Et puis j'ai quitté le métier et tu m'en
as voulu longtemps.
Tu avais l'amitié tenace et les rancunes
fières. Pour moi, tu étais mon petit.
Et ce petit-là venait d'entrer dans sa nouvelle
famille, Léo Missir et Andy Scott. C'était aussi notre
famille. Tu étais fâché, mais tu as mis à
mon cou un petit Snoopy d'or, semblable à celui que tu portais
et qui te protégeait.
Et on s'est dit bon vent. Tu as écrit tes
chansons. J'ai écrit des romans.
La dernière fois que je t'ai vu, c'était
un printemps, il y a peu d'années. Tu venais de rencontrer Corinne,
tu étais amoureux. Ce soir là, je t'ai vu heureux.
Tu m'en voulais un peu de ne pas t'avoir accompagné
tout au long de ta route qui, au bout de trois albums, devenait magique.
Tu n'aurais pas dû nous mettre dans une telle galère.
Cette mort-là, la tienne, elle reste en
travers de la gorge.
Parce que si j'avais su que c'était si court,
cette vie, on aurait fait l'amitié autrement.
Catherine Lara
I.E.O.
Oh !
Traverser le désert, porter de l'eau,
Tu l'as fait pour tes frères, Dieu
que c'est beau.
Je pense souvent à ce désert de dunes et à ces Aziza orphelines qui croyaient que le chemin de la vie était ouvert par quelques aventuries charismatiques épris de justice et de liberté. Pourtant, tu nous avais prévenus, rageur : tu n'étais pas un héros, et pour toi comme pour le commun des mortels, le blues étaient souvent blanc.
Didier Varrod
Pollen, France-Inter, janvier 1990
Découvrez un autre hommage de Didier Varrod et
Martin Rappeneau,
lors d'une conférence
chantée
enregistrée le 17 mars 2007 à l'Archipel, à Paris.